Dans la mer de glace
Icebergs, glaciers, accueil chaleureux des Inuits et interrogations sur les bouleversements climatiques
c’est le programme du voyage de lecteurs Touring qui vous emmène le long de la côte ouest du Groenland.
«Ceci n’est pas une croisière, mais une expédition. » Anja Erdmann, cheffe de ladite expédition, met tout de suite les passagers du Fram au parfum: concrètement, cela signifie que le navire d’exploration doit adapter son itinéraire aux conditions climatiques et glaciaires, et que l’horaire ne peut en conséquence pas toujours être respecté. Pendant qu’elle parle, un silence religieux descend sur l’assemblée, tout le monde hoche la tête d’un air entendu, se sentant l’âme d’un aventurier. A peine le Fram a-t-il dépassé le Cercle polaire au nord de la ville de Sisimiut en direction de Qeqertarsuaq, l’île Disko, que les premiers blocs de glace défilent sur ses flancs. Les appareils photo crépitent de plus belle à mesure que les icebergs gagnent en volume. La petite ville d’Ilulissat est incontestablement le point fort de l’expédition. En groenlandais, Ilulissat signifie «icebergs». Un nom parfaitement choisi à l’aune de l’avancée du glacier Sermeq Kujalleq vers la mer – environ 19 mètres par jour – égarant dans sa course effrénée des blocs de glace atteignant 50, 70, voire 100 mètres de haut, et un à deux kilomètres de long. Véritables immeubles ambulants, ils étincellent d’une lumière bleu pâle. Ne prenant aucun risque, le capitaine observe une distance respectable entre notre petit bateau d’excursion tout en acier et ces géants. On ne sait jamais.
Météo d'ici et d’ailleurs
Le Groenlande et la Suisse
A travers ses expéditions de 1909 et 1912/13, le chercheur Alfred de Quervain a établi un premier lien entre le Groenland et la Suisse, explique Thomas Stocker, célèbre climatologue de l’Université de Berne, également du voyage. Question climat, le Groenland est aujourd’hui au centre de l’attention, les scientifiques pouvant mesurer les changements au centimètre et au degré près. Il y a quelques semaines, un immense bloc de glace - quatre fois la superficie de Manhattan, suppose-t-on - s’est détaché du glacier de Petermann dans le nord du pays. Selon Thomas Stocker, c’est au Groenland que se concocte le temps qui nous attend en Europe: «Ici, nous avons la répartition des glaces de mer qui détermine les températures à la surface de la terre, et qui est par conséquent responsable de la météo chez nous en Suisse.»
Excursion et randonnées
Visitéz le Père Noël
Le voyage de lecteurs n’est pas confiné à bord du Fram. L’exploration se fait aussi à pied, au cours de longues randonnées. De Sisimiut à Teleoen dans un premier temps, puis au mont Palaasip. En se promenant dans la vallée des vents à Qeqertarsuaq, on a l’occasion d’admirer l’épilobe, fleur nationale du Groenland. A Uummannaq, une randonnée relativement exigeante permet d’aller rendre visite au Père Noël. Sur le chemin du retour, on jouit depuis la crête d’une vue magnifique sur la baie. Chaussures de marche et vêtements de pluie sont indispensables pour rester au sec.
Baleines et phoques
Les ours polaires vivent principalement dans le nord du Groenland et sur la côte est. Il est peu probable d’en apercevoir lors de ce voyage qui mène de Kangerlussuaq à travers le Sondre Stromfjord, long de 180 km, jusqu’à Ukkusissat. «J’ai vu des ours polaires au nord de Thule», raconte Rune Andreassen, notre capitaine. Ici, dans le sud, on aperçoit avec un peu de chance des baleines, des phoques, éventuellement des aigles de mer et des boeufs musqués. En revanche, tout visiteur verra à coup sûr des chiens du Groenland, qui ressemblent à s’y méprendre à des huskys. L’hiver est leur saison: utilisés comme chiens de traîneau, ils s’élancent avec fougue sur la neige et la glace. En été par contre, ils sont enchaînés, ne sont pas nourris tous les jours et aboient vigoureusement au passage des piétons.
Qui succombera?
Les Inuits entretiennent avec les animaux une relation bien différente de nous. Si certains sont leurs compagnons fidèles, ils tirent des poissons, phoques, morses et autres baleines leur existence même. La dureté de la vie sous ces latitudes a fait des gens d’ici des réalistes indécrottables dotés d’un humour bien à eux. En automne, quand la terre est encore meuble, on creuse dans les villages quelques tombes de plus que nécessaire. Impossible de savoir qui succombera à l’hiver!
Ne pas flirter...
avec les blocs de glace flottant sur la mer
«Selon la densité et la grandeur des icebergs et des blocs de glace qui se trouvent sur notre passage, nous devons souvent faire un véritable slalom», raconte le Norvégien Rune Andreassen, capitaine expérimenté du Fram, mot qui signifie «vers l’avant». Le petit navire de 110 mètres sur 20,2 a été conçu précisément à cet effet. «Ce n’est pas un brise-glace, raconte le père de famille originaire des îles Lofoten, mais il appartient à la catégorie 1 B, ce qui signifie qu’il peut avancer dans une couche de glace de 50 centimètres.» En principe, le capitaine respecte une distance de sécurité de 200 mètres aux abords des icebergs, qui peuvent accoucher sans crier gare de gros blocs de glace déclenchant de grandes vagues. Rune Andreassen est fier de la propulsion écologique de son navire, qui fonctionne au diesel propre. Le Fram appartient à la flotte du Hurtigruten, l’express côtier norvégien dont les bateaux postaux relient depuis 1893 les localités éparpillées le long des 2700 kilomètres de côte.
Navigant depuis mai 2007 dans les eaux de l’Arctique et de l’Antarctique, le Fram tient son nom de son aïeul éponyme, le navire en bois de l’explorateur norvégien Fridtjof Nansen. En 1893, celui-ci entreprit la première expédition au pôle Nord en longeant les côtes de Sibérie. A la fois moderne et classique, sans luxe inutile, le Fram d’aujourd’hui compte 128 cabines et peut accueillir 302 passagers. Ces derniers sont encadrés avec compétence par un équipage de 70 personnes. Egalement bien organisé, le service de navette en confortables bateaux polaires entre le navire et la terre. A bord du Fram, la sécurité prime sur toute autre considération, sans toutefois empiéter sur les commodités des passagers, dont l’agrément à bord demeure un souci constant.

